Des montagnes d’Argentine aux eaux de la Méditerranée et au-delà, voici l’histoire d’un marin dont le voyage se mesure non seulement en milles, mais en moments de courage, de découverte et de connexion. À travers le vent, les vagues et l’objectif de son appareil photo, il partage une vie construite pas à pas, Toujours Ensemble.
SOMMAIRE
- Une odyssée personnelle
- Derrière les masques
- Vivre la voile et la photographie
- Toujours Ensemble
Une odyssée personnelle
Prendre le large, ma phrase française préférée, s’éloigner du rivage, embrasser la liberté et l’horizon ouvert.
Dans mon enfance, mon monde s’arrêtait à un mur de montagnes, un horizon qui n’existait pas à l’horizontale. J’ai grandi à Salta, en Argentine, où les sommets s’élèvent comme des géants et où la nature rappelle constamment que nous ne sommes le centre de rien. Là-bas, sans m’en rendre compte, j’ai appris à respecter des forces avec lesquelles on ne peut pas négocier, des forces avec lesquelles j’allais plus tard apprendre à vivre en harmonie. La mer, à cette époque, n’existait pas vraiment pour moi.
Un petit bateau face au silence de la pierre. Un rappel discret de notre petitesse devant la nature.
Comme tant d’autres lors de la crise argentine de 2001, j’ai quitté mon pays très jeune, porté par mes parents. Ce n’était ni héroïque ni romantique. Partir signifiait avoir une chance pour l’avenir. Je ne remercierai jamais assez mes parents pour le courage qu’il leur a fallu pour tout laisser derrière nous et traverser l’océan avec plus de questions que de réponses, à une époque sans accès instantané à l’information. Aujourd’hui, nous savons que c’était la bonne décision.
L’Espagne fut notre premier destin. Près de Valence, ma romance avec la mer commença doucement : pas l’océan sauvage des livres, mais une Méditerranée proche, lumineuse, presque douce. Le coup de foudre. L’idée de naviguer apparut comme un doux murmure, belle, fragile, rangée dans un tiroir mental. Je l’y ai gardée, bien sûr, pour ne pas la prendre trop au sérieux. Ce n’est que quelques années plus tard que ma vie changea à nouveau.
Un couloir doré de lumière à Sa Calobra, le calme du matin, pur et fugace.
J’ai abandonné le confort et je suis entré dans l’inconnu, à Paris cette fois. Un nouveau pays, aucun plan, aucune langue, aucune référence culturelle, à part un géant d’acier avec une lumière au sommet. Ces années furent remplies d’erreurs, de leçons et de croissance. Et il y eut une surprise supplémentaire qui allait devenir le tournant de ma vie : Margareth, aujourd’hui mon épouse.
Cherchant un terrain neutre pour un couple mixte (brésilien et argentin, un défi diplomatique en soi) nous avons fini à Londres. Pas de drapeaux, pas d’hymnes de football, pas de débats sans fin sur a qui appartient la meilleure musique. Juste un ciel gris, des files bien ordonnées et une belle ville vibrante, trop occupée pour remarquer d’où l’on vient.
Le bateau au loin, le fond marin devant nous, à Ithaque, le calme révèle ce que l’œil néglige souvent.
Ces années nous ont appris une leçon similaire à la vie en mer : les plans sont utiles, mais ils ne survivent pas toujours au premier contact avec la réalité.
Margareth m’a apporté quelque chose d’inconnu jusqu’alors et crucial pour les décisions à venir : la confiance pour briser les structures enracinées de notre société moderne et imaginer une vie qui ne tourne pas autour des calendriers et des murs de bureau. Avec son soutien indéfectible, devenir marin professionnel sembla soudainement la prochaine étape évidente, et, comme il se trouve, le Royaume-Uni fut l’endroit parfait pour cela.
Derrière les masques
Le vent et l’excitation nous portaient le long des côtes désertes du nord de Majorque.
D’une certaine manière, j’ai toujours été attiré par les endroits où l’on ne peut pas faire semblant. Les montagnes m’ont appris cela. J’en vins à comprendre la mer de la même manière : des espaces où s’adapter est la seule option, et pour s’adapter, il faut se confronter à soi-même avec une honnêteté totale. Avec le temps, j’ai compris que cette attraction était comme une boussole silencieuse, guidant mes pas même quand je ne comprenais pas encore où elle pointait. La mer met la vie en perspective. Lors d’un long voyage, rien n’est superflu, pas même le bruit. Le temps s’étire. Les pensées se calment. On commence à s’écouter vraiment. Chaque veille, chaque panne mécanique, chaque lever de soleil au milieu de l’océan laisse une trace. L’océan est patient, mais exigeant : il ne pardonne ni les demi-mesures ni les faux-semblants.
Toujours à la recherche de l’invisible et de l’intact, nous avons été menés à nos aventures en mer les plus mémorables.
Et un jour, un océan s’étendait derrière moi… puis un autre… jusqu’à ce que la navigation professionnelle en haute mer devienne, en un sens, l’apogée de ce voyage. Pourtant, atteindre ce point n’a jamais été un objectif unique et final. Ce furent d’innombrables petites décisions, prises mille après mille.
Vivre la voile et la photographie
Au mouillage seul dans le froid discret d’un matin d’hiver. Récompensé Meilleure Photo de Voile, Accastillage & Diffusion 2022.
Il n’est pas surprenant que ma romance avec la photographie ait commencé en France, un pays de charme incommensurable à chaque coin de rue. J’ai essayé, d’une certaine manière, de capturer une beauté qui n’était jamais suffisante pour que je me contente de l’admirer. Plus tard, pendant mes études de sociologie, la photographie est devenue un outil d’analyse, remodelant ma manière de voir et de comprendre le monde. D’un point de vue technique, la voile et la photographie suivent la même logique. Les deux exigent observation constante, anticipation et décisions basées sur des variables toujours changeantes.
Silhouetté par le coucher du soleil, un moment de calme entre mer, bateau et solitude.
Le marin lit le vent, les nuages et la mer pour ajuster cap et voiles ; le photographe lit la lumière, le cadrage et le minutage avant de déclencher. Dans les deux cas, la technique est un langage qui permet le dialogue avec la nature, mais jamais le contrôle. Agir trop vite est souvent une erreur. Au début, tout est conscient, presque rigide. Avec la pratique, les gestes deviennent naturels, et la technique s’efface à l’arrière-plan. La magie survient lorsque vous voyez l’image avant de déclencher, comme vous sentez le vent avant qu’il ne change. C’est là que les deux mondes se rejoignent.
Avec le temps, la photographie est devenue une compagne silencieuse de mes voyages. Elle m’a appris à observer sans juger, à trouver du sens dans les détails du quotidien, surtout en mer, où rien ne peut être forcé. La lumière arrive à son rythme. Les instants ne durent que le temps qu’ils durent. Aucune scène ne se répète.
Dans ce contexte, photographier consiste moins à imposer une idée qu’à apprendre à attendre, rester attentif et accepter avec résilience et humilité.
À bien des égards, elle m’a enseigné la même leçon que la mer : patience, attention et le pouvoir discret d’être présent.
"Toujours Ensemble"
Au mouillage paisible au milieu des rochers blancs lunaires et des grottes dentelées, le bateau est un témoin serein du design audacieux de la nature.
La plus grande aventure de ma vie jusqu’à présent ? Ce n’était pas de naviguer vers des destinations isolées comme les îles du Pacifique, ni de traverser l’océan Indien d’une seule traite. Je l’ai trouvée en rencontrant ma femme. Je sais (je vois vos yeux se lever au ciel) mais je promets de ne pas vous noyer dans le sucre… même si une petite vague s’est glissée malgré tout. Simple et cliché, cela reste une certitude profonde. Nous travaillons en équipe. Elle imagine, pousse, façonne. J’exécute, contrôle, matérialise. Ensemble, nous nous équilibrons : parfois l’un mène, parfois l’autre, mais la direction est toujours partagée. Les décisions importantes n’ont jamais été individuelles ; elles ont toujours été prises ensemble, que ce soit sur des serviettes griffonnées, lors de débats autour d’un café sur le pont, ou lors de longues discussions tardives sous les étoiles.
Notre premier bateau, Toujours Ensemble, est né d’une de ses idées : joyeux, ambitieux, plein d’enthousiasme. Le nom lui-même est plus qu’une étiquette ; il incarne notre philosophie, un mode de vie. La vie à bord est intime, un petit espace où tout est partagé et où il n’y a aucun endroit pour se cacher. En mer, il n’y a pas de faux-semblant.
Alfredo, notre courageux tender, petit mais résolu, marque le lien entre le navire et son gardien dans des eaux préservées.
Cela révèle qui nous sommes, ce que nous valorisons, et enseigne qu’un compagnon se choisit chaque jour, pas seulement une fois. La vie en mer nous a testés et récompensés à parts égales. Nous avons affronté des tempêtes, des pannes mécaniques et des énigmes de navigation qui auraient mis en difficulté des équipes moins engagées.
Et nous avons célébré des levers de soleil paisibles, des soirées parfaites et les petites victoires qui viennent quand on construit une vie à deux. Chaque défi et chaque triomphe ont façonné non seulement notre voyage, mais aussi notre compréhension du partenariat, de la confiance et de la liberté. Ce n’est pas un récit extraordinaire. C’est une vie vécue avec intention. Non conventionnelle par choix. Réalisée à travers des années de travail acharné, de décisions partagées, d’apprentissage constant et d’un bateau devenu un foyer. Pas à pas. Toujours Ensemble.
Au mouillage paisible, entourés par la sérénité d’un matin d’automne à Cala Tuent
Chaque marin a une histoire, un premier voyage, un mouillage préféré, une leçon apprise sous les étoiles. Partagez vos expériences avec la communauté Navily et inspirez d’autres navigateurs à explorer, découvrir et immortaliser leurs propres moments inoubliables en mer.Si vous souhaitez en découvrir davantage sur le travail de Gines, rendez-vous sur son Instagram et suivez son aventure ! Bon Vent, Capitaine !

